Disparitions forcées : le FOCODE et « Abacu bari he ? » en réunion avec les experts du Groupe de travail de l’ONU à Abidjan
#FocodeMagazine | 06 mai 2026
Abidjan, 5 mai — Dans la salle Monne Bou de l’Hôtel Mövenpick, à Abidjan, le FOCODE et l’association des familles des victimes « Abacu bari he ? » — « Où sont les nôtres ? » — ont été reçus, ce mardi 5 mai, par les experts du Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. Une rencontre tenue en marge de la 139ᵉ session de ce mécanisme onusien, organisée en Côte d’Ivoire.
À huis clos, mais avec des enjeux lourds. La délégation burundaise n’est pas venue seulement déposer un dossier. Elle est venue porter une douleur, rappeler des noms, raconter des absences et remettre au centre du débat une question que des familles se posent depuis des années : où sont les nôtres ?
🔴Une délégation burundaise face aux experts
Le FOCODE était représenté par Me Janvier Bigirimana, son Secrétaire général, et Gordien Niyungeko, son Secrétaire exécutif. L’association « Abacu bari he ? » était, elle, représentée par sa Vice-Présidente, Béatrice Nibogora.
La réunion était conduite par Gabriella Citroni, Présidente du Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. À ses côtés, plusieurs expertes du mécanisme onusien, dont la Vice-Présidente Grażyna Baranowska, Aua Baldé et Ana Lorena Delgadillo Pérez, accompagnées de leurs équipes techniques.
Dès l’ouverture, Gabriella Citroni a souhaité la bienvenue à la délégation et l’a remerciée pour sa présence. Puis la parole a été donnée aux représentants burundais. Les experts ont écouté longuement, avec attention, laissant se déployer une parole souvent étouffée par la peur, l’exil ou le silence des institutions.
🔴Quand la peur devient un mode de gouvernance
Les représentants du FOCODE ont d’abord campé le décor. Un Burundi où, selon eux, les disparitions forcées, les enlèvements et les arrestations arbitraires ne sont pas des accidents de parcours. Ils y voient des instruments de répression, utilisés pour faire taire les voix dissidentes, fermer davantage l’espace civique, politique et démocratique, et maintenir la société sous pression.
Ils accusent le pouvoir du CNDD-FDD d’avoir érigé la peur en méthode de gouvernance. Dans leur exposé, les délégués sont revenus sur la campagne Ndondeza, initiée pour documenter, dénoncer et rendre visibles les cas de disparitions forcées au Burundi.
Ils ont présenté les tendances actuelles du phénomène, les modes opératoires observés et les structures régulièrement citées dans ces dossiers : le Service national de renseignement, la milice Imbonerakure, le renseignement militaire, des éléments de la Police nationale, des structures de protection des institutions, certains responsables du parti au pouvoir et, dans certains cas, des autorités locales.
Pour le FOCODE, cette chaîne d’acteurs présumés montre que les disparitions forcées ne peuvent être réduites à de simples bavures. Elles relèveraient plutôt d’un système où les victimes disparaissent, les familles se taisent par peur, et les auteurs présumés restent à l’abri de toute reddition de comptes.
🔴Le retour au pays, une autre angoisse
Autre sujet porté devant les experts : la situation des demandeurs de protection internationale burundais en Europe. La délégation s’est particulièrement inquiétée de la situation en Suisse, où des Burundais commencent à être refoulés vers leur pays d’origine, malgré un contexte des droits humains que le FOCODE juge toujours préoccupant.
Le cas de Davy Nteziyirema a été évoqué avec gravité. Ce jeune réfugié burundais s’est donné la mort le 5 avril 2026 à Zurich, après le rejet de sa demande d’asile. Il redoutait d’être renvoyé au Burundi. Pour la délégation, ce drame dit mieux que de longs discours la détresse de certains demandeurs d’asile, pris entre l’épuisement de la procédure, la peur du retour et le sentiment de n’être plus entendus.
La Belgique a également été citée. Le FOCODE dit y observer un durcissement des conditions d’octroi de la protection internationale, qu’il attribue à une lecture jugée erronée de la situation actuelle au Burundi.
Les délégués ont rappelé la publication, en mars, du rapport du FOCODE intitulé « Un laisser-passer de retour qui ne passe pas ». Selon eux, ce document recense une dizaine de cas de réfugiés burundais portés disparus après leur retour au pays et documente d’autres formes de répression visant des personnes rentrées au Burundi.
Pour le FOCODE, ces éléments devraient inciter les pays d’accueil à la prudence. Un retour au Burundi, soutient l’organisation, ne peut être traité comme une simple formalité administrative. Derrière une décision de renvoi, il peut y avoir une vie exposée à la surveillance, aux menaces, à l’arrestation ou à la disparition.
🔴La parole bouleversante des familles
Le moment le plus poignant de la rencontre est venu de Béatrice Nibogora. La Vice-Présidente de « Abacu bari he ? » a parlé au nom de ces familles qui attendent sans savoir, qui espèrent sans preuve, qui pleurent sans corps. Son intervention, chargée d’émotion, a saisi l’assistance.
Elle a évoqué la disparition de son beau-frère et de sa grande sœur. Un drame intime, mais aussi le reflet d’une tragédie plus large. Celle de nombreuses familles burundaises condamnées à vivre avec une absence sans tombe, sans vérité, sans réponse.
Béatrice Nibogora a rappelé que les victimes sont souvent des hommes, des pères, des piliers économiques du foyer. Leur disparition ne frappe pas seulement un individu. Elle fait basculer toute une famille. Les épouses se retrouvent seules. Les enfants grandissent sans repères. La précarité s’installe. Le traumatisme s’enracine.
Et, avec les années, les questions deviennent plus lourdes : où est papa ? Qui l’a emmené ? Pourquoi ne revient-il pas ? Pourquoi personne ne nous dit la vérité ?
🔴Des experts attentifs, un blocage avec Bujumbura
Après les exposés, les experts du Groupe de travail ont posé plusieurs questions. Ils ont voulu mieux comprendre le contexte burundais et les enjeux liés aux disparitions forcées.
Ils ont également déploré une faiblesse au niveau de la collaboration avec les autorités burundaises. Une impasse qui complique le suivi des dossiers, freine la recherche de la vérité et laisse les familles dans l’attente.
Les experts ont enfin informé la délégation des actions envisagées en perspective maintenir la question du Burundi sur l'agenda du Groupe de travail et d’autres procédures des Nations unies. Pour les organisations burundaises présentes, cet engagement représente un signal important : celui de ne pas laisser ces dossiers s’effacer dans le silence diplomatique.
Pour les familles, l’attente ne peut plus être la seule réponse. À Abidjan, le FOCODE et « Abacu bari he ? » ont rappelé que les autorités burundaises restent au cœur de l’équation. Elles doivent quitter le déni, affronter la réalité du phénomène des disparitions forcées, éclairer le sort des disparus, coopérer avec les mécanismes onusiens et mettre fin à l’impunité. Car tant que Bujumbura gardera le silence, les familles continueront de demander : Abacu bari he ?
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