Le 13 avril 2026, je publiais ce tĂ©moignage qui fait echo au rapport accablant de HRW : "Nous Ă©tions 4 Ă jouer au jeu de dames dans notre parcelle, aprĂšs les activitĂ©s de lâĂ©cole. JâĂ©tais Ă©tudiant, je venais de terminer mon cursus secondaire et jâavais 18 ans.
Mes compagnons Ă©taient des Ă©lĂšves du terminale : lâun avait 16 ans, lâautre 17, et le plus ĂągĂ© de nous tous en avait 20.
Nous nous amusions bien lorsque soudain une jeep des militaires du M23 surgit.
« Montez dans ce vĂ©hicule », ordonnĂšrent-ils dâun ton intimidant. « Ces jeux sont interdits par les autoritĂ©s. »
CâĂ©tait environ un mois aprĂšs lâoccupation de la ville de Goma, si ma mĂ©moire est bonne.
Notre voisin, déjà membre du mouvement avant la chute de la ville, avait fait appel aux soldats : il était leur agent secret depuis longtemps.
Ils nous emmenÚrent dans un conteneur transformé en cachot. Là , nous rencontrùmes plusieurs personnes, dont un ami que nous croyions mort depuis longtemps, devenu méconnaissable, amaigri.
Le lieu Ă©tait rempli dâeau sale, servant de toilettes aux dĂ©tenus. Le soir, on nous servait un repas misĂ©rable.
Je garde un mauvais souvenir de cet endroit : nous y avons laissĂ© lâun des nĂŽtres, malade de gale et de diarrhĂ©e, consĂ©quence de la malnutrition.
Ă Chanzu, lâun des bastions du M23, nous fĂ»mes soumis Ă une formation idĂ©ologique.
Les discours critiquaient violemment le gouvernement de Kinshasa : « Ce gouvernement est irresponsable, il vous a abandonnĂ©s parce que vous nâĂȘtes pas du KasaĂŻ. Nous sommes venus vous libĂ©rer, et pourtant on nous traite de Rwandais. »
Nous Ă©coutions cette musique toute la journĂ©e, sans manger ni boire, jusquâau soir oĂč nous recevions quelques graines de maĂŻs trempĂ©es dans lâeau de haricots.
AprĂšs ce repas, venait le sport : humiliations, coups de fouet pour ceux qui nâavaient pas retenu les slogans. MĂȘme les plus attentifs nâĂ©chappaient pas aux violences.
Ensuite, dâautres tĂąches nous attendaient jusque trois heures du matin. Ă cinq heures, nous Ă©tions rĂ©veillĂ©s brutalement pour ĂȘtre plongĂ©s dans lâeau froide : « la douche fraĂźche », disaient-ils.
Puis vint la question : Ă©tions-nous prĂȘts pour la formation militaire ? Lâimage des soldats qui nous gardaient nous donnait lâillusion que devenir militaire changerait nos vies.
Nous Ă©tions prĂȘts Ă tout pour sortir de cette misĂšre. Ils nous divisĂšrent en groupes selon nos compĂ©tences. Moi, Ă©lectricien, je fus affectĂ© Ă des tĂąches techniques.
Mes amis, qui avaient une formation pĂ©dagogique, furent transformĂ©s en infirmiers. Ils mâapportaient parfois une forme dâaffection, mais la moindre erreur entraĂźnait une rĂ©primande.
Quelques jours plus tard, nous rencontrĂąmes nos formateurs militaires. Parmi eux, des blancs, des Ă©trangers : Djiboutiens, Malawites, ZimbabwĂ©ens⊠Ils parlaient un kiswahili marquĂ© dâun accent arabe.
La discipline était implacable : quiconque se montrait distrait était exécuté et jeté dans la brousse, dans une tombe à peine creusée. La peur nous obligeait à suivre attentivement chaque consigne.
Un jour, chargĂ© de surveiller une panne de courant, je profitai de lâoccasion pour me cacher dans une fosse optique. La nuit venue, tel un serpent, je rampai jusquâau village.
Les habitants mâaccueillirent avec rĂ©serve, craignant les infiltrĂ©s. Ils me cachĂšrent malgrĂ© tout, puis, tard dans la nuit, me mirent sur la voie des brousses. Câest ainsi que je suis ici aujourdâhui.
Ces gens paieront⊠Je ne sais pas ce que sont devenus mes compagnons. Sont-ils vivants ou morts ? Je porte en moi les cicatrices de ces jours passés sous contrainte.
Je suis vivant, mais je ne sais pas ce quâil est advenu de mes compagnons : sont-ils encore lĂ -bas, prisonniers, ou dĂ©jĂ morts ? Cette ignorance me hante.
Ce que jâai vu et vĂ©cu ne peut sâeffacer : les humiliations, la faim, les coups, les discours qui cherchaient Ă nous briser. Mais aussi la peur constante, la fragilitĂ© de la vie, et lâespoir tĂ©nu qui mâa poussĂ© Ă fuir." (Un jeune de Goma)