La décision de l'ARCOM contre CNEWS n'a rien d'une surprise. Elle tire sa légitimité d'une ancienne décision du Conseil d'État qui étend l'exigence de pluralisme au-delà des seuls intervenants politiques, pour englober l'ensemble des invités en plateau - journalistes, éditorialistes, experts. J'avais à l'époque critiqué cette orientation dans une tribune dont je veux ici reconsidérer les thèses. Le danger que j'y pointais était celui de l'arbitraire administratif : qui décide si tel intervenant est de gauche ou de droite ? Sur quels critères objectifs fonder le positionnement politique d'un non-élu ? Surtout, jusqu'où l'organisation du pluralisme peut-elle restreindre la liberté interne d'un organe de presse privé ?
Malheureusement, je dois avouer que, depuis la publication de ce texte, j'ai des nuances sérieuses à apporter, car cette tribune a été depuis démentie par quelques faits.
J'essayerai au mieux de formuler ces nuances dans des termes les moins personnels possibles. J'ai toujours été honnête à propos de CNEWS, je suis à la fois juge et partie. CNEWS m'a accordé une visibilité dont je lui suis, pour une part, redevable. Cracher dans la soupe est un souci éthique que j'ai toujours pris très au sérieux, en dépit de choses objectivement critiquables sur la chaîne.
Ces faits exposés, rentrons dans le vif du sujet.
L'angle mort de ma tribune tenait à un silence sur la notion de domination privée.
J'exprimais dans cette tribune l'idée qu'au fond, la liberté d'expression est une affaire assez simple : est libre celui qu'on n'empêche pas de parler. Cette définition négative de la liberté implique une certaine abstention de l'Etat, ou plutôt un interventionnisme minimaliste, qui consiste simplement à réprimer les expressions illégitimes - diffamation, violence, mensonge.
Mais la parole n'est jamais libre dans l'absolu. Elle l'est toujours sous certaines conditions, et la seule question politique réelle n'est pas de savoir si ces conditions existent (elles existent toujours), mais de savoir qui les fixe, et au nom de quoi.
Il n'y a en réalité que deux réponses possibles. La première : les conditions de la parole publique sont définies collectivement, par la loi, sous contrôle démocratique - c'est-à-dire au nom d'un principe qui vaut pour tous, et que chacun peut contester. La seconde : ces mêmes conditions sont définies par celui qui possède les studios, les antennes, les algorithmes - c'est-à-dire au nom d'un intérêt particulier que personne n'a élu et dont personne ne peut demander compte.
Ceux qui dénoncent l'ARCOM au nom de la liberté d'expression ont raison de surveiller l'arbitraire réglementaire. Mais ils font semblant d'ignorer l'autre arbitraire, le plus discret, parce qu'il n'a pas besoin de se justifier : celui du propriétaire. L'État doit motiver ses décisions ; il peut être contesté devant un juge, mis en minorité par un vote, renversé par une élection. L'actionnaire, lui, n'a de comptes à rendre qu'à lui-même. Lorsque Sonia Mabrouk est évincée non par un décret mais par la volonté d'un conseil d'administration, aucun recours démocratique ne la rétablit ; son seul tort étant d'avoir exprimé son désaccord à travailler avec un homme condamné pour corruption de mineurs.
Défendre la liberté d'expression contre la régulation publique tout en acceptant la censure privée, c'est moins défendre la liberté que choisir son maître. On retire la parole des mains de l'État pour la placer entre celles du capital ; et certains appellent ce transfert une victoire pour la liberté. On ne s'émeut pas qu'ont été écartés de la chaîne des intervenants comme Elisabeth Levy, Philippe Bilgier ou
@EyraudVictor, qui ne sont pas très connus pour la gauchisme (c'est un fait, pas une critique). Pour ce dernier, si on suit les informations de
@clem_garin, son tort aurait été simplement de s'opposer à une propagandiste russe, qui s'est chargée auprès de la direction de l'évincer. Au-delà de ces cas d'espèce, il n'est pas difficile d'observer de quelle manière l'orientation globale de la chaîne produit des restrictions à l'expression.
La liberté d'expression n'est donc pas une affaire simple. Elle réclame à la fois que personne ne soit bâillonné et que chacun dispose d'un accès réel à la parole, sans quoi la liberté de quelques-uns finit par occuper l'espace de tous. Ces deux exigences ne s'accordent pas d'elles-mêmes : garantir la seconde implique de poser des limites à la première, et vice-versa. Ces intérêts contradictoires ne sont pas solubles dans des slogans. Il appartient à chacun de lire la décision de l'Arcom pour voir concrètement le respect de ces principes à propos de CNEWS.