Joël Rubinfeld : “La Belgique laisse s’installer un antisémitisme d’État”
Suite à l’explosion survenue devant la synagogue de Liège,
@21NewsBE a interrogé
@joelrubinfeld. Membre fondateur et président de la Ligue belge contre l’antisémitisme, ancien président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique, ancien vice-président du Congrès juif européen et co-président du Parlement juif européen, il replace cet acte dans une séquence beaucoup plus large. Au fil d’un long entretien, il décrit une Belgique où, selon lui, l’antisémitisme n’est plus une résurgence marginale mais un climat, entretenu par des irresponsabilités politiques, des aveuglements médiatiques, une permissivité judiciaire et une démission plus générale des élites. De Liège à l’Affaire Dreyfus, du 7 octobre à l’exil silencieux des jeunes Juifs belges, il livre un diagnostic sombre, mais qu’il dit préférer appeler lucide. Propos recueillis par
@harrison_dubus.
21News: Quelle a été votre première réaction en apprenant l’explosion survenue devant la synagogue de Liège?
Joël Rubinfeld: La révolte, d’abord. Pas la surprise. La révolte, parce qu’une nouvelle fois un site juif est pris pour cible. Fort heureusement, il n’y a pas eu de victimes; il n’y a, à ce stade, que des dégâts matériels. Mais enfin, nous parlons tout de même d’une attaque contre une synagogue. Ce n’est pas anodin. Si je ne suis pas surpris, c’est parce que cela s’insère dans le climat dans lequel nous vivons en Belgique depuis longtemps, et plus encore depuis le 7 octobre 2023. Depuis cette date, il y a eu une flambée de haine antisémite. Les chiffres d’Unia, même s’ils ne disent jamais que la partie visible de l’iceberg, permettaient déjà de mesurer l’ampleur du phénomène: dans les trois mois qui ont suivi le 7 octobre, on a observé une hausse de 1000% des actes antisémites par rapport à la même période de référence. Quand on laisse monter un tel climat, il ne faut pas feindre ensuite de découvrir ses conséquences.
Vous parlez d’un climat. Qu’est-ce qui, selon vous, l’alimente concrètement?
Il est alimenté à plusieurs niveaux, par plusieurs pouvoirs à la fois. C’est pour cela que je parle depuis plus d’un an d’un antisémitisme d’État. Je sais que l’expression choque, mais je la maintiens. Il faut regarder les choses au niveau de l’exécutif, du législatif, du judiciaire, et aussi du quatrième pouvoir, qui est pour moi le premier: les médias. Au niveau politique, il y a des déclarations incendiaires, des complaisances, des ambiguïtés, des calculs, des lâchetés. Des responsables jouent avec le feu. Et au bout du compte, ce sont les Juifs qui pâtissent. Quand des responsables politiques désignent sans cesse le même camp symbolique à la vindicte morale, quand ils s’alignent sur les mots d’ordre les plus outranciers, quand ils valident une atmosphère de soupçon permanent à l’égard des Juifs ou d’Israël, ils portent une responsabilité directe dans ce qui arrive. Qu’ils le veuillent ou non, ils contribuent à désinhiber le passage à l’acte.
Vous allez jusqu’à mettre en cause des noms très précis.
Oui, parce qu’il faut sortir des généralités molles. Je cite des responsables politiques quand je considère qu’ils ont une part de responsabilité. Je pense évidemment à
@PaulMagnette, à
@PhilippeClose, à
@RaoulHedebouw, à
@RajaeMaouane, à
@SammyMahdi, à
@prevotmaxime, pour n’en citer que quelques-uns. Et il y a des exemples qui, pour l’historien de demain, seront révélateurs de l’époque. Je pense notamment à la promotion de
@ikazban à la tête du groupe socialiste au Parlement bruxellois. Il faut mesurer ce que cela dit d’un système. Nous parlons d’un homme qui, en 2010, faisait partie de ceux qui avaient manifesté pour obtenir la libération d’Oussama Atar, lequel deviendra ensuite le cerveau des attentats du Bataclan, de Maelbeek et de Zaventem. Dans un pays normal, un tel précédent devrait conduire à l’écartement définitif de toute responsabilité publique. En Belgique, non. On promeut. C’est cela, le climat d’impunité. Et cette impunité ne se distribue jamais au hasard: elle bénéficie toujours au même type d’acteurs, au même type de discours, au même type de radicalité.
Est-ce que vous diriez que ces responsables sont antisémites, ou plutôt qu’ils sont d’une irresponsabilité criminelle?
Pour certains, il y a suffisamment d’éléments, notamment sur les réseaux sociaux, pour comprendre à qui l’on a affaire. Pour d’autres, je ne me prononcerai pas de manière catégorique sur l’intention intime. Mais au fond, peu importe. Que ce soit par conviction, par cynisme, par ignorance ou par opportunisme, le résultat est le même. Ils sont complices d’un antisémitisme d’atmosphère qui s’est installé dans ce pays. Ils contribuent à le légitimer. Et c’est cette atmosphère qui, ensuite, arme des mains.
Vous insistez beaucoup sur l’antisionisme comme masque contemporain de l’antisémitisme. Pourquoi y tenez-vous autant?
Parce que c’est une évidence historique et conceptuelle, et que beaucoup continuent de feindre de ne pas la voir. L’antisémitisme est un virus; un virus mute. Il a connu trois grandes phases. D’abord l’antijudaïsme religieux. Puis, au XIXe siècle, l’antisémitisme racial, qui a même inventé un mot nouveau pour se distinguer de l’antijudaïsme classique. Et puis, après la Shoah, comme il devenait indécent de s’en prendre ouvertement aux Juifs comme peuple, on a substitué l’État juif au peuple juif. L’antisionisme est devenu la forme contemporaine de cette haine. Vladimir Jankélévitch l’avait vu très tôt: l’antisionisme est une aubaine pour les antisémites, parce qu’il leur permet d’être antisémites tout en paraissant démocrates. Quand on nie au seul peuple juif le droit à l’autodétermination qu’on accorde à tous les autres, on ne fait pas de la géopolitique, on pratique une discrimination de principe. Voilà la vérité.
Une partie de la classe politique et des intellectuels estime encore que l’antisémitisme est d’abord un vieux réflexe d’extrême droite. Vous, vous insistez aussi sur la responsabilité de la gauche et de l’extrême gauche, c'est bien cela?
Oui, mais je tiens à être précis. L’antisémitisme de gauche n’est pas un phénomène nouveau. Il est ancien. Il est même consubstantiel à une partie de la tradition socialiste et révolutionnaire. Quand on lit Marx dans La Question juive, on tombe sur des passages d’une violence inouïe. Lui-même né de parents juifs convertis au protestantisme, Marx associe le judaïsme à l’argent, au trafic, à l’utilitarisme, comme si les Juifs concentraient à eux seuls les tares du monde moderne (il est faux de croire qu’être soi-même juif immunise contre l’antisémitisme; aussi étonnant puisse cela paraître, Marx est loin d’être le seul à incarner ce qu’on penserait être un paradoxe).
Il y a là une matrice idéologique qu’on ne veut pas voir parce qu’elle dérange certains récits de pureté. Cela ne signifie pas que la droite radicale a disparu du paysage antisémite; évidemment non. Mais il est faux de raconter que l’antisémitisme aurait toujours été l’apanage exclusif de la droite extrême. Aujourd’hui, une large part de la haine antijuive la plus bruyante, la plus décomplexée, la plus socialement légitimée, se niche à gauche, à l’extrême gauche, dans certains milieux universitaires, culturels et médiatiques.
Vous mettez également en cause la justice et le monde académique.
Bien sûr. Prenez l’affaire Herman Brusselmans. Dans
@Humo, il écrit qu’en voyant les images de Gaza il a envie de planter un couteau pointu dans la gorge de chaque Juif qu’il croise (sic). Nous en sommes là. Un grand média publie cela. Puis la justice relaxe. Cela signifie qu’en Belgique on peut écrire publiquement une phrase qui évoque le meurtre de Juifs dans la rue, et être couvert par l’appareil judiciaire. C’est d’une gravité extrême. Quant aux universités, elles prétendent incarner la raison critique, mais elles deviennent parfois des chambres d’écho de la propagande la plus grossière. Voir trois universités belges honorer
@FranceskAlbs est, pour moi, un symptôme très lourd. Cela aussi participe du climat.
Ce climat, comment se traduit-il dans la vie concrète des Juifs de Belgique?
Par la peur, tout simplement. Une peur parfois silencieuse, parfois presque honteuse, mais très réelle. Porter une kippa, dans certains quartiers, expose les Juifs. Arborer une étoile de David au cou pousse beaucoup de gens à l’enlever ou à la cacher sous une chemise. Des mezouzas sont arrachées; d’autres sont retirées par prudence et replacées à l’intérieur des appartements, alors qu’elles devraient se trouver sur le chambranle extérieur. Des familles modifient leur nom sur des comptes Uber ou sur les réseaux sociaux pour qu’il ne soit pas identifié comme juif. On retire des signes, on efface des indices, on apprend à ne pas se faire remarquer. Voilà le réel. Et encore, nous parlons ici du quotidien visible; mais derrière cela, il y a une angoisse plus profonde: celle d’un possible basculement. Le Musée juif en 2014, l’attaque de Liège aujourd’hui, tout cela rappelle que le danger n’est pas théorique.
En vous écoutant, on s’imagine bien l’ambiance qui devait planer au temps de l’Affaire Dreyfus, à cette France où l’antisémitisme semblait avoir saturé l’atmosphère.
La comparaison est très pertinente. J’ai beaucoup lu sur l’Affaire Dreyfus parce qu’on y retrouve des ressorts que nous connaissons de nouveau: la meute, la lâcheté des institutions, l’hystérisation morale, la solitude des premiers résistants. Au début, les dreyfusards sont peu nombreux. Puis vient le courage de ceux qui acceptent de payer le prix de la vérité. Zola, quand il écrit J’accuse, ne fait pas un geste confortable. Il est poursuivi, condamné à un an de prison, menacé, contraint à l’exil pour éviter l’incarcération. Aujourd’hui, tout le monde aime se dire du côté de Zola; mais être Zola exige du courage. Et ce courage, je ne le vois pas beaucoup chez nos élites. J’y vois au contraire beaucoup de pleutres, et aussi beaucoup de collabos. Oui, j’emploie ce mot. Je parle de collabos de notre temps, c’est-à-dire de gens qui, par conformisme, intérêt ou peur, accompagnent la montée d’un totalitarisme nouveau.
Vous employez justement le mot de totalitarisme. Que désignez-vous par là?
Je désigne cette convergence entre islamisme et extrême gauche, le totalitarisme islamo-gauchiste. Les Juifs y jouent, une fois encore, le rôle du canari dans la mine. Ce qu’on fait subir aux Juifs aujourd’hui annonce ce qui attend demain d’autres groupes et, plus largement, la société tout entière. Les totalitarismes du XXe siècle que sont le nazisme et le communisme commençaient déjà par les Juifs. Ensuite, ils frappaient le reste. Ceux qui croient qu’en sacrifiant les Juifs ils apaiseront la bête se trompent; ils ne font qu’aiguiser son appétit. Et cela ne concerne pas seulement les Juifs. Je rencontre parmi les musulmans les plus courageux de précieux alliés contre cette dérive:
@Imam1chalghoumi,
@Maaroufi9,
@SamTouzani,
@IsmaelSaidi,
@SophiaAram,
@Sifaoui et d’autres. Ceux-là comprennent que l’enjeu dépasse une communauté. Il touche à la survie morale et politique de nos sociétés.
Vous semblez très sombre sur l’avenir de la Belgique. Allez-vous jusqu’à craindre l’Alyah des Juifs belges?
Elle est déjà en cours. Il y a vingt-cinq ans, on comptait environ 40.000 Juifs en Belgique; aujourd’hui, on est plutôt autour de 30.000. C’est un exode silencieux, diffus, presque invisible, mais réel. Beaucoup de jeunes vont étudier à l’étranger et n’en reviennent pas. Nous sommes peut-être la dernière génération d’une communauté juive encore numériquement significative dans ce pays. Dans vingt-cinq ans, il n’en restera peut-être plus que quelques milliers. Voilà ma conviction. Ce n’est pas du catastrophisme, c’est de l’observation.
Pourtant, vous dites ne pas être pessimiste.
Non, je me veux réaliste. Si j’étais pessimiste, je penserais qu’il n’y a aucune issue. Or il y en a une, et elle s’appelle Israël. Mon père est né à Vienne en 1928. Dix ans plus tard, il a vu les SA pénétrer dans la cour de son immeuble, sortir les rouleaux de la Torah et les brûler. Il a connu la persécution, l’étoile jaune, la clandestinité. Lui avait des raisons d’être pessimiste, parce que les Juifs de son temps n’avaient nulle part où aller. Mon grand-père est mort à Auschwitz. Mon arrière-grand-père a fui un pogrom en Russie pour en retrouver un autre horizon de menace. Aujourd’hui, la différence fondamentale, c’est qu’il existe un État juif. Cela change tout. Cela ne veut pas dire que la situation soit paisible ou confortable. Cela veut dire qu’il existe, quelque part, un lieu qui ne refoulera pas le bateau sur lequel monterait un Juif obligé de fuir son pays. Pendant deux mille ans, ce sanctuaire n’existait plus. Aujourd’hui, il existe à nouveau. C’est en cela que je ne suis pas pessimiste pour les Juifs. En revanche, je suis très inquiet pour les autres Belges, pour mes amis, pour tous ceux qui n’ont pas de plan B et qui continuent de croire que tout cela ne les concerne pas.
Selon vous, en somme, l’explosion de Liège ne doit surtout pas être traitée comme un simple fait divers.
Exactement. Ce serait la pire erreur. Bien sûr, il faut enquêter, établir les faits, identifier les auteurs, comprendre les circonstances. Mais il faut aussi voir ce que cet acte révèle. Il révèle une société où la haine antijuive est redevenue pensable, dicible, parfois même honorable dans certains milieux. Il révèle un pays qui refuse de regarder en face la guerre larvée dans laquelle il est déjà pris. Il révèle enfin l’échec d’élites qui croient encore qu’en censurant, en intimidant, en moralisant à sens unique, elles tiendront la digue. Elles se trompent. Et elles nous entraînent tous avec elles.
[Entretien publié le 11 mars 2026 sur 21News:
21news.be/joel-rubinfeld-la-…]
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